Le jeu de la vie

Il est là, en coulisse, frissonnant de peur, l’angoisse lui serre la gorge. La clameur des applaudissements qui assourdissent son crâne depuis plusieurs minutes, l’appelle finalement sur la scène. Il entre simultanément avec son concurrent. Au-devant de la scène, les estrades s’édifient de milliers de curieux, avides de voir commencer le JEU. Il se fige, impressionné par tous ces visages qui le scrutent.  Il songe, coupable, qu’il est venu lui‑même plusieurs fois assister à ce jeu, retransmis sur toutes les chaînes de télévision du globe. Il repense vaguement à sa journée, qui avait commencé, comme toutes les autres, de façon tranquille et prévisible. Jusqu’à ce qu’on le convoque « Au Jeu ». On n’a pas le choix d’y participer, c’est le sort de tout bon citoyen de la société. C’est l’ordinateur central qui vous choisis. Chacun doit remplir son devoir sous peine de confinement.

Il sort de sa torpeur, le présentateur vêtu de son costume lumineux se matérialise subitement sur la scène.

« Voici, membres de la société, nos deux concurrents de ce soir. Monsieur Felmet, analyste-programmeur de métier et Monsieur Pujot, météorologue.» Son sourire cynique et son ton de voix indiquent déjà que d’après lui, ce dernier n’a aucune chance de battre son adversaire.

Des frissons, cette fois de panique, traversent le météorologue.

«Pour ceux qui ne connaissent pas les règles, commence l’hologramme d’une voix méprisante, pour les illettrés de notre si belle société, en quelque sorte, les voici : chaque concurrent par le moyen perceptivo‑sensoriel Persou, l’ordinateur universel, devra trouver les failles de la vie, famille, emploi, activités du concurrent. Trouver les squelettes cachés, comme on dit si bien. Vous ne devez pas avoir de scrupules messieurs, c’est le jeu, à notre plus grand plaisir d’ailleurs. Pour nous ce soir, le spectacle en direct du choix de chacun à choisir la vie ou la désintégration. La fonction ESC sauvera l’honneur de celui qui se considérera perdu, lui sauvera la face en l’éliminant lui‑même. Que le jeu commence, que le plus lâche appui sur ESC!»

Ça y est, le jeu commence!  Ce jeu est tellement populaire à travers le globe qu’il fait partie des sujets de conversation hebdomadaire de tous les foyers qui se respectent. On lui avait expliqué plusieurs fois ce qu’était Persou. Chaque émotion est traduite, analysée par l’ordinateur, puis amplifiée plusieurs fois afin que le joueur en ressente les effets d’une façon décuplée. Chaque concurrent doit fouiller, trouver dans la vie de l’autre joueur des faits qu’il pourrait faire amplifier par Persou et les renvoyer ensuite doublés ou triplés, tout dépendant de l’émotion, sur la tête de son ennemi. Les images de son propre passé, ainsi que ceux de son adversaire, se refléteront sur l’écran géant pour la plus grande joie des spectateurs qui se délectent des faits absurdes ou macabres. Les concurrents sont mis à nu. Pendant une soirée de leur vie, ils peuvent chambouler complètement leur existence ou la perdre à jamais. Trois options simples : perdre la vie avec honneur, gagner tout ce qu’ils désirent pour le reste de leurs jours, ou fuir et vivre en paria et en lâche pour toujours. Tel est le sort fabuleux à leur portée.

Il ne ressent aucune envie de visionner ce que son adversaire cache dans sa vie. Pendant une demi‑seconde il croise son regard, cruel et déterminé. Déjà Monsieur Felmet expose sa femme, enfin, son ex‑femme, Maya, celle qu’il avait épousé voilà sept ans. Il la regarde, presque hypnotisé … comme elle était jolie le jour de leur mariage! L’ordinateur lui envoie une émotion de regret intense. Encore et encore son adversaire fouille, les jours d’avant ou ceux d’après, sans chronologie, avec une avidité perverse. Il devrait se défendre, mais il reste là, incapable de faire un geste. Il détourne le regard un instant. Le présentateur, un sourire malveillant sur le visage, le fixe. Sur l’écran, on le voit aller aux toilettes, se laver, faire l’amour à son ex-femme.

Une honte, crue et coupante, le submerge. Foutu ordinateur! De quel droit cet étranger se permet‑il de me mettre à nu, de violer mon intimité, mon amour propre?

Il détourne le regard et se met à appuyer frénétiquement sur les touches. L’écran, jusque-là clos, se met en vie. La honte au front, l’esprit embrumé par la vengeance, Monsieur Pujot riposte. Il révèle lui aussi tous les secrets, les mensonges, les situations cocasses. Tous ce qui rend la vie des autres risibles et ridicules. Il rend coups pour coups, sans même prendre la peine de se délecter de ses victoires sur le visage de son ennemi. Sans entendre les spectateurs crier de plaisir, applaudir.

Un combat sans merci, un combat d’émotions. Pendant près de deux heures ils s’affrontent, tous en ont pour leur argent. Depuis longtemps on avait vu un combat si intense. On prend des paris, on mange, on rit.

Les concurrents ont depuis longtemps perdu la notion du temps, se déchargeant l’un et l’autre au moyen du Persou. L’humiliation devient tangible, l’amertume des erreurs d’une vie entière qui pénètre dans sa tête, provoquant des nausées.

Il se sent mal, déprimé, à bout. Toute sa vie lui fait mal. Il regarde brièvement sur l’écran de son concurrent qu’il a lui‑même mis en lumière : un divorce, une perte d’emploi, la faillite. Leurs regards se croisent, le choc du miroir. Il voit la honte, la tristesse et la résignation dans ses yeux. Felmet le fixe et presse doucement ESC. Il se désintègre en fixant calmement son bourreau, qui n’oubliera jamais son regard.

« Ça y est j’ai gagné, se dit‑il. Tout ce que je veux est à ma portée. J’ai gagné, j’ai vraiment gagné.» Du coup il entend les applaudissements des spectateurs, il est devenu un dieu. La foule est en adoration devant lui.

« Superbe ! Magnifique! crient-ils avec enthousiasme. »

Le show leur a plu.

Il regarde ces petites mains clapoter autour de lui avec une sorte d’absence. Il a enfin la gloire, la renommée et l’argent. Pour la première fois dans sa vie anonyme, il sera reconnu, il aura tout ce que l’on peut désirer, mais à quel prix?

« Mon dieu, quelle sorte de romains sommes-nous devenus? murmure-t-il.»

Il abaisse son regard sur le clavier avec la résignation de ceux qui savent que la victoire ce n’est pas que de gagner, et presse ESC.