Dominos

Cinq étrangers immobiles, regardent fixement le sol. Une tache rouge s’étant à leurs pieds.

Les genoux tremblant, Anne Sanschagrin pense à son petit chat, seul à la maison. Son bol de lait est vide et il miaule à la fenêtre l’aurore du matin. Elle sert contre elle son panier de fruits écrasés et l’ourlet de sa jupe est défait. Elle se tient immobile comme une sculpture échevelée.

Roger Ségal, ancien professeur de philosophie aime se déplacer avec une canne de bon matin et aime se donner un air distingué lorsqu’il se pavane, rue St-Élise. Il cache son crâne dégarni sous un béret élimé et son corps ventripotent sous une grande redingote.

Fabien le magicien a oublié ses tours, il croise les bras sur son corps chétif, il frisonne. Un foulard rouge, blanc et poussiéreux, noué autour de sa toux, il rêve de douceur éphémère, de chaleur sur sa peau « Je serais si bien dans mon lit, à l’abri sous mes couvertures, pense-t-il. »

Son casque de bicyclette est détaché. Sur le menton de Denis, et sur son avant-bras, de longues éraflures ensanglantées. Il est si fier de sa bicyclette jaune, il la parade comme un trophée, tous les samedis matin devant les champs de vaches et de magnolia.

Une larme salée coule le long de la joue tendre de Sophie, ancienne mignonne de sa classe maintenant devenue vieille. Surprise par l’âge. Dans une autre vie, elle dansait la sarabande, enrubannée de dentelle, devant des spectateurs émerveillés.

Ce matin très tôt.

Le chat a miaulé si fort son ventre vide qu’il a réveillé Anne. À moitié réveillée elle baille devant le magasin après avoir acheté le lait du chat. La canne revêche du pseudo philosophe se précipite devant ses pas pressés. Elle trébuche et les fruits de son panier créent un grand désordre sur le pavé. Le magicien somnolant est contaminé par le fouillis matinal. Il tombe au milieu des fruits et perds son foulard. Le foulard fuit un instant dans le courant d’air et une roue le rattrape dans ses rayons. Bascule de Denis et détachement de la roue avant de la bicyclette. Roule la roue vers l’aventure, roule la roue vers la grande porte d’entrée de chez Sophie, la ballerine. Rebondie plusieurs fois sur la porte close, cognement discret et polie de la roue. Sophie est surprise d’avoir de la visite de si bon matin. Elle ouvre la porte vivement en souriant et aidé par Monsieur le Vent, percute violemment un passant.

Cinq étrangers immobiles, regardent fixement le sol.